La pénurie médicale est un défi majeur pour le système de santé français. Elle se traduit déjà par des difficultés d’accès aux soins, des délais d’attente prolongés et une tension croissante sur certaines spécialités. Dans le même temps, les besoins de soins augmentent, sous l’effet du vieillissement de la population et de la progression des pathologies chroniques.
Former davantage de médecins est un levier indispensable mais ses effets sont nécessairement différés. À court et moyen terme, l’enjeu est alors de mieux mobiliser l’expertise existante et de faire en sorte qu’elle soit accessible plus rapidement, là où elle est nécessaire.
Une pénurie structurelle, appelée à durer
La tension actuelle sur l’accès aux soins ne vient pas d’un phénomène ponctuel. Elle résulte de tendances lourdes qui s’installent dans la durée, du côté de l’offre médicale comme des besoins de soins.
Des départs à la retraite nombreux, insuffisamment compensés
La vague de départs à la retraite en cours constitue un facteur de tension immédiat. Au 1ᵉʳ janvier 2025, 22,3 % des médecins en activité régulière ont 60 ans ou plus, une proportion en hausse constante depuis 2010. Dans certains territoires, cette réalité prend même une ampleur nettement supérieure comme dans le Lot (52,0 %), l’Yonne (49,9 %) ou encore la Lozère (49,2 %). Cette structure d’âge annonce mécaniquement des difficultés de renouvellement et un risque d’aggravation des déserts médicaux si l’offre n’est pas compensée.
L’exemple du centre hospitalier de Mâcon illustre concrètement ce phénomène dans une spécialité, la dermatologie, particulièrement sous tension. Le service compte trois dermatologues titulaires dont deux ont déjà l’âge de partir à la retraite. À l’échelle locale, quatre départs à la retraite sont prévus parmi les sept dermatologues du territoire (hospitaliers et libéraux) sur les deux prochaines années, dans un contexte où le recrutement de jeunes dermatologues est décrit comme de plus en plus difficile.
En effet, à l’échelle nationale, la formation n’a jusqu’ici pas permis de compenser les tensions liées aux départs à la retraite et à l’augmentation des besoins de soins. La réforme « Ma santé 2022 » a certes acté la suppression du numerus clausus au profit d’un dispositif censé mieux ajuster les capacités de formation aux besoins mais ses effets resteront nécessairement différés, compte tenu de la durée des études et du temps de consolidation des parcours (internat, premières installations, choix d’exercice).
Des besoins de soins en hausse
Cette tension s’inscrit aussi dans une dynamique démographique plus large. Les projections de l’Insee indiquent une hausse marquée de la part des 65 ans ou plus jusqu’en 2040, année où plus d’un habitant sur quatre sera dans cette tranche d’âge. Le vieillissement de la population se traduit en effet par des besoins plus fréquents de suivi, de prise en charge de pathologies chroniques et de coordination entre professionnels, ce qui augmente mécaniquement la demande de soins.
Plus qu’un manque de médecins, un manque d’accès à l’expertise
La tension démographique se traduit alors très concrètement par la difficulté croissante à obtenir un avis médical dans un délai compatible avec la décision clinique. Dans de nombreuses situations, l’enjeu n’est pas seulement d’accéder à une consultation, mais de pouvoir disposer rapidement d’une expertise pour confirmer une hypothèse, orienter un patient ou hiérarchiser le niveau d’urgence.
Or, dans la pratique, cet accès à l’expertise repose encore très souvent sur l’obtention d’un rendez-vous avec un spécialiste, ce qui devient de plus en plus difficile au regard de l’allongement des délais. Un rapport du Sénat publié le 13 novembre 2024 indique, à l’échelle nationale, un délai médian de 42 jours pour obtenir un rendez-vous de cardiologie, 36 jours en dermatologie, 22 jours en gynécologie. Ces chiffres nationaux masquent cependant des écarts territoriaux très importants : selon le département, les délais observés pour accéder à un ophtalmologue peuvent par exemple aller jusqu’à 123 jours, ceux d’un pédiatre jusqu’à 97 jours et ceux d’un cardiologue jusqu’à 93 jours.
Un problème encore aggravé par la place centrale du médecin généraliste dans l’orientation vers l’expertise spécialisée alors que ce premier recours est lui-même sous forte tension. En 2022, selon une étude de la Drees, 65 % des médecins spécialistes de médecine générale déclaraient être amenés à refuser de nouveaux patients comme médecin traitant, contre 53 % en 2019. Dans ce contexte, ils suivent davantage de patients, avec moins de temps disponible par situation, ce qui complique encore l’organisation rapide de l’accès à l’expertise.
Cette organisation sous tension produit des effets en chaîne : congestion des filières spécialisées, report vers les urgences et surtout, dans les situations où le temps est un facteur clé, un risque accru de perte de chance pour les patients.
Le temps d’expertise médicale devient alors une ressource rare et, dans l’attente d’une amélioration démographique, l’enjeu est donc d’en organiser l’accès de manière efficace en privilégiant les cas les plus urgents.
Allouer stratégiquement le temps médical pour trier et prioriser
Puisqu’il n’est pas possible d’augmenter rapidement le nombre de médecins ou de diminuer le nombre de patients, l’enjeu devient l’allocation du temps médical disponible.
Toutes les situations ne nécessitent pas une consultation présentielle, une part des demandes adressées aux spécialistes relevant d’un avis ponctuel, d’une validation diagnostique, d’une lecture de résultats d’analyse ou d’imagerie ou encore d’un arbitrage. Ceux-ci peuvent être formalisés en quelques minutes, à condition que l’information clinique soit structurée et transmise dans de bonnes conditions.
Le besoin principal est donc double. D’une part, permettre un tri plus fin des demandes en distinguant ce qui relève d’un avis et ce qui relève du besoin d’une consultation. D’autre part, prioriser les patients afin de prendre en charge rapidement les cas les plus graves ou les plus complexes.
Optimiser l’allocation du temps médical suppose toutefois un cadre opérationnel adapté permettant d’accéder rapidement à un avis.
La téléexpertise, un levier concret d’optimisation
La téléexpertise s’inscrit précisément dans cette logique. Elle permet à un professionnel de santé de solliciter à distance l’avis d’un ou plusieurs professionnels médicaux, sur la base d’éléments cliniques transmis via un outil sécurisé, hors présence du patient et sans nécessité d’un acte synchrone entre le demandeur et le répondant.
Dans un contexte de pénurie, l’intérêt de la téléexpertise est très clair puisqu’elle introduit un canal dédié à l’avis. Elle évite ainsi que la consultation devienne la réponse automatique à toute incertitude clinique et elle contribue à réserver les créneaux de consultation aux situations qui relèvent effectivement d’un examen clinique ou d’une prise en charge spécialisée.
La téléexpertise a également un impact sur la contrainte géographique. En donnant accès à l’expertise via un outil numérique, elle permet de solliciter des spécialistes proches mais également éloignés lorsqu’aucune ressource n’est disponible localement, dans les déserts médicaux par exemple. Pour certains patients, cela évite par ailleurs des déplacements inutiles, parfois longs et coûteux et accélère l’accès au bon niveau de recours, en particulier dans les zones sous-dotées.
Enfin, la téléexpertise facilite l’accès à l’expertise de deuxième mais aussi de troisième recours lorsque la situation le justifie. Lorsqu’elle s’appuie sur des filières organisées, territoriales ou nationales, elle permet de mobiliser plus rapidement un avis de recours, sans multiplier les étapes intermédiaires ni allonger le parcours. Elle devient ainsi un outil de fluidification : meilleure orientation, priorisation plus nette, et mobilisation du présentiel là où il apporte une valeur clinique indispensable.
Ce que cela change dans l’organisation des soins
Lorsqu’elle est structurée, la téléexpertise change la logique d’accès à l’expertise médicale. L’enjeu n’est plus seulement de trouver un rendez-vous, mais d’obtenir un avis rapidement pour trier, prioriser et orienter, puis de réserver le présentiel aux situations qui le nécessitent.
Plusieurs études mettent en évidence l’apport de la téléexpertise sur les parcours de soins, notamment en termes de tri, de délais et d’orientation.
En Bretagne, le réseau de l’équipe de soins spécialisés (ESS) OncoBreizh Télédermato illustre cette logique. Les résultats du dispositif indiquent qu’un rendez-vous dermatologique sur deux est évité grâce à la téléexpertise, ce qui limite les consultations non nécessaires et libère du temps médical. Par ailleurs, lorsqu’une téléexpertise conclut à une suspicion de mélanome, le délai médian d’accès à un rendez-vous est de 4 jours, ce qui montre la capacité du dispositif à trier et prioriser les patients qui doivent être vus rapidement.
Même observation en milieu hospitalier où une étude menée au service de dermatologie du centre hospitalier de Vienne rapporte que le délai médian de prise en charge est passé de 122 jours après adressage par courrier à 20 jours après téléexpertise, soit un gain médian de 102 jours.
La téléexpertise n’a toutefois pas vocation à répondre aux seuls besoins de la dermatologie. Son intérêt concerne l’ensemble des spécialités, dans la mesure où toutes sont confrontées à des enjeux de tri, de priorisation ainsi qu’à des situations où une prise en charge spécialisée peut parfois être évitée grâce à un avis rapide. En ophtalmologie, par exemple, un retour d’expérience du CHU de Rennes rapporte un délai médian de réponse de 6 heures, ce qui illustre la capacité de la téléexpertise à fournir un avis exploitable dans des temporalités compatibles avec la décision clinique. Par ailleurs, à l’issue des téléexpertises, un patient sur deux n’a pas nécessité de prise en charge au CHU.
Au-delà des chiffres, le changement principal est clinique et organisationnel. La téléexpertise permet de dépasser la logique du « premier arrivé, premier servi », largement installée par les plateformes de prise de rendez-vous et dans laquelle l’accès à l’expertise dépend exclusivement du premier créneau disponible. Elle introduit au contraire une logique de priorisation : quel patient doit être vu rapidement, quel cas peut être géré avec un simple avis et quel est le bon niveau de recours.
Un dispositif porté par les autorités, avec un objectif explicite d’accélération
La téléexpertise est aujourd’hui clairement identifiée par les autorités comme un levier pour améliorer l’accès à l’expertise médicale et les Assises de la télémédecine, menées tout au long de 2025, ont notamment souligné que cet usage restait encore trop peu déployé. Le ministère de la Santé souhaite que son développement s’accélère, en particulier pour renforcer les liens entre médecine de ville et établissements de santé, particulièrement les CHU.
Cette reconnaissance s’est aussi traduite dans la convention médicale par un signal tarifaire. Au 1ᵉʳ janvier 2026, l’acte de téléexpertise du médecin requis (TE2) a été revalorisé à 23 €.
Enfin, la téléexpertise est favorisée via la place donnée aux équipes de soins spécialisés, organisations qui reposent sur des modalités de collaboration médicale dont la téléexpertise est au cœur. La convention médicale 2024-2029 prévoit la création et le financement des ESS pour structurer le second recours et permettre aux médecins traitants d’accéder plus rapidement à l’expertise, avec un crédit d’amorçage puis une dotation annuelle.
Une réponse concrète, appelée à durer
La téléexpertise apporte une réponse concrète à la pénurie médicale parce qu’elle facilite l’accès à l’expertise, accélère le tri et la priorisation, et réserve les délais courts et le présentiel aux situations qui le nécessitent réellement. Elle n’augmente pas le nombre de médecins, mais elle permet de mieux mobiliser l’expertise disponible.
Cette logique dépasse d’ailleurs la seule période actuelle. Lors de la clôture des Assises de la télémédecine, la ministre de la Santé Stéphanie Rist a formulé explicitement que « la télémédecine ne doit pas être vue comme un outil ponctuel mais bien comme un outil puissant et structurant, intégré aux parcours de soins ». Même si la démographie médicale s’améliore, l’intérêt d’un dispositif structurant d’accès à l’avis, de priorisation clinique et de fluidification des filières restera intact.
Enfin, le mouvement est plus large que la France. La plupart des pays occidentaux font face aux mêmes tensions d’accès aux soins et la France est à ce titre un leader réglementaire ayant créé très tôt un cadre clair pour la téléexpertise. Et la dynamique s’étend, notamment en Belgique où la téléexpertise se structure et où une rémunération va être introduite mi-2026. Des mouvements similaires s’observent dans toute l’Europe, des problèmes de démographie médicale existant dans l'ensemble des pays occidentaux.

