Le Dr Martial Jardel est médecin généraliste, président et cofondateur de Médecins Solidaires, une association créée en 2022 pour contribuer à lutter contre les difficultés d’accès aux soins dans les territoires ruraux sous-denses. Son principe repose sur la mobilisation d’un collectif de médecins généralistes qui viennent exercer, à tour de rôle, une semaine dans des centres de santé implantés dans des territoires confrontés à un manque de médecins.
Dans cet entretien, il revient sur le fonctionnement de ce modèle, la manière dont il permet d’assurer une continuité des soins malgré la rotation des médecins, ainsi que sur la place prise par la téléexpertise pour faciliter l’accès à des avis spécialisés. Il explique également pourquoi Médecins Solidaires s’appuie sur Omnidoc pour structurer et assurer le suivi de ces demandes.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Dr JARDEL. Je suis médecin généraliste et cofondateur de l’association Médecins Solidaires, un collectif de médecins généralistes engagés pour lutter contre les inégalités de santé, notamment dans les déserts médicaux.
Comment est né Médecins Solidaires ?
Dr JARDEL. Médecins Solidaires est une association à but non lucratif, créée en 2022. C’est un collectif de médecins généralistes qui s’est mobilisé en partant d’un constat : face aux inégalités d’accès à la santé, il était essentiel que les médecins généralistes proposent une action immédiate.
Le principe que nous avons imaginé est assez simple. Puisqu’il est difficile de demander beaucoup à peu de médecins, et que le système semble bloqué depuis des années, nous avons choisi d’essayer de demander peu, mais à beaucoup de médecins.
Concrètement, comment fonctionne le dispositif ?
Dr JARDEL. Nous ne proposons pas aux médecins de venir s’installer pendant trente ans dans un village. Nous leur proposons de venir une semaine, du lundi au samedi midi. Nous réservons leur logement avec beaucoup d’attention et ils exercent dans un centre de santé entièrement organisé pour les accueillir.
Des coordinatrices sont présentes tous les jours pour recevoir les patients, répondre au téléphone, gérer les aspects administratifs et matériels. Nous veillons aussi à proposer un cadre d’exercice serein, avec trois consultations par heure, un logiciel et du matériel qui fonctionnent, ainsi que du matériel d’examen de bonne qualité.
Le centre de santé est déclaré comme médecin traitant. Les patients réintègrent donc réellement le parcours de soins. Grâce au relais hebdomadaire des praticiens, avec un médecin présent chaque semaine dans chacun de nos centres, nous rétablissons une présence médicale et une continuité des soins dans des villages où elles avaient parfois complètement disparu.
En quatre ans de développement, nous avons ouvert 15 centres de santé, réalisé plus de 130 000 consultations et réussi à assurer la présence d’un médecin chaque semaine dans tous les centres.
Quels sont les profils des médecins qui rejoignent votre collectif ?
Dr JARDEL. Aujourd’hui, 1 100 médecins se sont inscrits dans notre collectif et ont passé notre processus de recrutement. Parmi eux, environ 35 % sont de jeunes médecins remplaçants, 30 % sont des médecins installés qui exercent déjà une activité libérale ou salariée ailleurs et 35 % sont des médecins retraités.
Quel est le ressenti des patients ?
Dr JARDEL. Le ressenti des patients est évidemment un élément essentiel. Dès l’ouverture de notre premier centre de santé, en octobre 2022, cela a été l’un de nos principaux points de vigilance.
Lorsque nous leur montrons un dispositif dans lequel il existe un véritable suivi médical, où les expertises se croisent et où l’accès aux soins est rétabli, ils comprennent progressivement le fonctionnement. Certes, ils ne construisent pas nécessairement une relation personnelle avec un médecin sur le temps long, mais ils développent une relation de confiance avec la structure. Au final, ils constatent qu’ils ne sont pas moins bien soignés.
Quel rôle joue la téléexpertise dans ce dispositif ?
Dr JARDEL. La téléexpertise est essentielle dans un projet comme Médecins Solidaires. La ressource médicale spécialisée est rare, indépendamment même de la question des déserts médicaux. Il est donc de plus en plus difficile d’accéder à certains spécialistes. Si la téléexpertise permet de raccourcir les délais, elle facilite le parcours pour tout le monde.
Dans les déserts médicaux, la difficulté est encore plus importante. Non seulement la ressource est rare, mais elle est aussi éloignée et peut parfois devenir quasiment inexistante. La téléexpertise devient alors un moyen d’accéder à une expertise médicale qui serait autrement très difficilement accessible.
Nous pouvons par exemple obtenir en 48 heures l’avis d’un neurochirurgien sur une IRM lombaire afin de déterminer s’il existe ou non une indication chirurgicale. Auparavant, le patient devait prendre rendez-vous avec un neurochirurgien, parfois attendre six mois avant d’obtenir son avis. C’était une perte de temps considérable pour tout le monde et cela contribuait également à encombrer les services spécialisés.
Pourquoi avoir mis en place des réseaux requérants pour vos centres ?
Dr JARDEL. Nous voulions éviter qu’une demande de téléexpertise se perde lorsque le médecin présent dans le centre change. Nous avons réellement pu structurer cet usage lorsqu’Omnidoc a développé la notion d’organisation pour les structures.
Le médecin effectue la demande de téléexpertise au sein du centre de santé. Même s’il quitte ensuite la structure et qu’un autre médecin le remplace, la demande et sa réponse restent accessibles au centre. Quel que soit le médecin qui arrive ou qui repart, la structure conserve donc la trace de la téléexpertise.
Les coordinatrices sont également formées à l’utilisation d’Omnidoc et à la téléexpertise. Elles assurent le lien et le suivi des demandes. Lorsqu’une réponse arrive, elles peuvent la signaler au médecin présent. Lorsqu’un médecin souhaite réaliser une téléexpertise, elles peuvent préparer la demande, puis le médecin ajoute son commentaire, les éventuelles pièces jointes et l’envoie. Elles assurent ensuite son suivi.
Pourquoi avoir choisi Omnidoc ?
Dr JARDEL. La solution est simple, extrêmement fluide et bien conçue. Ce qui est particulièrement intéressant pour nous, c’est aussi qu’Omnidoc travaille avec des établissements hospitaliers, ce qui nous permet d’accéder à des avis spécialisés au sein de ces établissements.
Plus largement, quel impact la téléexpertise peut-elle avoir sur le système de soins ?
Dr JARDEL. Je crois que la téléexpertise est une preuve éclatante que le numérique peut ne pas déshumaniser les soins, mais simplement fluidifier les parcours et éviter un certain nombre d’irritants, aussi bien pour les médecins que pour les patients.
Elle permet de simplifier la vie de tout le monde et d’améliorer l’accès aux soins en rendant le spécialiste plus accessible. Pour les spécialistes, cela permet également de réduire l’encombrement des cabinets et d’éviter certaines consultations lorsque l’avis peut être donné à distance.
Quel avenir imaginez-vous pour Médecins Solidaires ?
Dr JARDEL. Un chiffre permet de mesurer le potentiel du projet : si 20 000 médecins nous rejoignent, nous pouvons ouvrir 500 centres de santé et il y a environ 100 000 médecins généralistes diplômés en France. Je ne sais pas si 20 000 d’entre eux nous rejoindront, mais cela montre que le projet peut devenir bien plus qu’une initiative ponctuelle s’il existe un mouvement massif de la part des médecins.
Nous irons donc aussi loin que nous le pourrons, jusqu’au moment où nous ne réussirons plus à recruter davantage de médecins. Notre objectif est d’exploiter au maximum le potentiel de ce projet afin de venir en aide au plus grand nombre de patients qui sont aujourd’hui privés d’un accès aux soins.
Le mot de la fin ?
Dr Martial JARDEL. La crise de l’accès aux soins que nous traversons est aussi un moment dans lequel des innovations peuvent émerger. Nous entendons beaucoup parler des innovations technologiques, mais il existe également des innovations organisationnelles.
Médecins Solidaires en est une. Omnidoc est une innovation technologique, mais aussi organisationnelle. Ce qui est certain, c’est que nous ne résoudrons pas la crise de l’accès aux soins simplement en nous apitoyant sur notre sort. Nous en sortirons grâce à l’enthousiasme et à l’innovation.

