17 juin 2026La téléexpertise, un levier concret face à la pénurie médicale en Belgique

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La pénurie médicale est un défi majeur pour le système de santé belge. Elle se traduit déjà par des difficultés d’accès aux soins, une pression croissante sur la première ligne et des tensions marquées dans certaines spécialités. Dans le même temps, les besoins de soins augmentent, sous l’effet du vieillissement de la population.

Former davantage de médecins et encourager les praticiens à s’installer dans les zones sous-dotées sont des leviers indispensables mais leurs effets sont nécessairement différés. À court et moyen terme, l’enjeu est alors de mieux mobiliser l’expertise existante et de faire en sorte qu’elle soit accessible plus rapidement, là où elle est nécessaire.

Une pénurie structurelle

La tension actuelle sur l’accès aux soins ne relève pas d’un phénomène ponctuel. Elle résulte de tendances lourdes qui s’installent dans la durée, du côté de l’offre médicale comme des besoins de soins. Plusieurs travaux récents en Belgique soulignent d’ailleurs le caractère structurel des difficultés rencontrées, en particulier en médecine générale et dans l’organisation de l’accès aux soins.

Des départs à la retraite nombreux, pour un renouvellement encore trop lent

Comme dans d’autres pays européens, la Belgique est confrontée à une tension durable sur sa démographie médicale. En 2024, 26,4 % des médecins belges en droit de prester, toutes spécialités confondues, avaient 65 ans ou plus. Le phénomène est encore plus marqué chez les médecins généralistes, où cette proportion atteint 32,4 %, soit près d’un praticien sur trois. À l’échelle nationale, 43,3 % des médecins actifs avaient par ailleurs 55 ans ou plus en 2020, ce qui illustre le poids des départs à la retraite à venir sur l’offre de soins.

Si la densité de médecins spécialistes a légèrement progressé en Belgique ces dernières années, cette tendance agrégée ne suffit pas à écarter les tensions d’accès à l’expertise, en particulier dans certaines spécialités vieillissantes ou localement sous tension.

Des besoins de soins en hausse

Cette tension s’inscrit aussi dans une dynamique démographique plus large. Le vieillissement de la population belge devrait encore s’accentuer dans les prochaines années. Selon les projections, la Belgique compterait en 2040 37 personnes de 67 ans et plus pour 100 personnes âgées de 18 à 66 ans. Autrement dit, le pays comptera alors une personne âgée de 67 ans ou plus pour trois actifs, contre environ une pour quatre en 2024.

Le vieillissement de la population se traduit en effet par des besoins plus fréquents de suivi, de prise en charge de pathologies chroniques et de coordination entre professionnels, ce qui augmente mécaniquement la demande de soins. L’effet combiné de ces dynamiques, une offre médicale sous tension et des besoins de soins en hausse, rend ainsi probable la prolongation des difficultés d’accès aux soins dans les années à venir.

Plus qu’un manque de médecins, un manque d’accès à l’expertise

La tension démographique se traduit alors très concrètement par la difficulté croissante à obtenir un avis médical dans un délai compatible avec la décision clinique. Dans de nombreuses situations, l’enjeu n’est pas seulement d’accéder à une consultation, mais de pouvoir disposer rapidement d’une expertise pour confirmer une hypothèse, orienter un patient ou hiérarchiser le niveau d’urgence.

Or, dans la pratique, cet accès à l’expertise repose encore très souvent sur l’obtention d’un rendez-vous avec un spécialiste, ce qui devient de plus en plus difficile au regard de l’allongement des délais. En Belgique, le temps d’attente moyen pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste est de 81 jours, toutes spécialités confondues. Certaines spécialités sont particulièrement concernées, avec 131 jours en ophtalmologie, 114 jours en dermatologie et 112 jours en gynécologie. Ces moyennes masquent par ailleurs des écarts régionaux marqués : le délai moyen est de 58 jours à Bruxelles, 74 jours en Flandre et 96 jours en Wallonie.

Un problème encore aggravé par la place centrale du médecin généraliste dans l’orientation vers l’expertise spécialisée, alors que ce premier recours est lui-même sous forte tension. Une étude souligne que la pénurie de médecins généralistes tient à la fois à un nombre insuffisant de praticiens actifs et à une répartition géographique inégale sur le territoire. 120 des 565 communes belges se trouveraient ainsi en situation de pénurie grave de médecins généralistes.

Dans ce contexte, l’organisation de l’accès à l’expertise devient plus difficile et les délais d’accès aux spécialistes s’allongent. Cette organisation sous tension produit des effets en chaîne : congestion des filières spécialisées, report vers les urgences et surtout, dans les situations où le temps est un facteur clé, un risque accru de perte de chance pour les patients. Le temps d’expertise médicale devient alors une ressource rare et, dans l’attente d’une amélioration démographique, l’enjeu est donc d’en organiser l’accès de manière efficace en privilégiant les cas les plus urgents.

Allouer stratégiquement le temps médical pour trier et prioriser

Puisqu’il n’est pas possible d’augmenter rapidement le nombre de médecins, ni de diminuer le nombre de patients, l’enjeu devient l’allocation du temps médical disponible.

Toutes les situations ne nécessitent pas une consultation présentielle. Une part des demandes adressées aux spécialistes relève d’un avis ponctuel, d’une validation diagnostique, d’une lecture de résultats d’analyse ou d’imagerie, ou encore d’un arbitrage. Ceux-ci peuvent être formalisés en quelques minutes, à condition que l’information clinique soit structurée et transmise dans de bonnes conditions.

Le besoin principal est donc double. D’une part, permettre un tri plus fin des demandes en distinguant ce qui relève d’un avis et ce qui relève du besoin d’une consultation. D’autre part, prioriser les patients afin de prendre en charge rapidement les cas les plus graves ou les plus complexes.

Optimiser l’allocation du temps médical suppose toutefois un cadre opérationnel adapté permettant d’accéder rapidement à un avis.

La téléexpertise, un levier concret d’optimisation

La téléexpertise s’inscrit précisément dans cette logique. Elle permet à un professionnel de santé de solliciter à distance l’avis d’un ou plusieurs professionnels médicaux, sur la base d’éléments cliniques transmis via un outil sécurisé, hors présence du patient et sans nécessité d’un acte synchrone entre le demandeur et le répondant.

Dans un contexte de pénurie, l’intérêt de la téléexpertise est très clair puisqu’elle introduit un canal dédié à l’avis. Elle évite ainsi que la consultation devienne la réponse automatique à toute incertitude clinique et elle contribue à réserver les créneaux de consultation aux situations qui relèvent effectivement d’un examen clinique ou d’une prise en charge spécialisée.

La téléexpertise a également un impact sur la contrainte géographique. En donnant accès à l’expertise via un outil numérique, elle permet de solliciter des spécialistes proches, mais également éloignés lorsqu’aucune ressource n’est disponible localement. Pour certains patients, cela évite par ailleurs des déplacements inutiles, parfois longs et coûteux, et accélère l’accès au bon niveau de recours, en particulier dans les zones sous-dotées.

Enfin, la téléexpertise facilite l’accès à l’expertise de deuxième, mais aussi de troisième recours lorsque la situation le justifie. Lorsqu’elle s’appuie sur des filières organisées, territoriales ou hospitalières, elle permet de mobiliser plus rapidement un avis de recours, sans multiplier les étapes intermédiaires ni allonger le parcours. Elle devient ainsi un outil de fluidification : meilleure orientation, priorisation plus nette, et mobilisation du présentiel là où il apporte une valeur clinique indispensable.

Ce que cela change dans l’organisation des soins

Lorsqu’elle est structurée, la téléexpertise change la logique d’accès à l’expertise médicale. L’enjeu n’est plus seulement de trouver un rendez-vous, mais d’obtenir un avis rapidement pour trier, prioriser et orienter, puis de réserver le présentiel aux situations qui le nécessitent. Plusieurs études menées en France mettent en évidence l’apport de la téléexpertise sur les parcours de soins, en particulier en termes de tri, de délais et d’orientation.

En Bretagne, le réseau OncoBreizh Télédermato illustre cette logique. Les résultats du dispositif indiquent qu’un rendez-vous dermatologique sur deux est évité grâce à la téléexpertise, ce qui limite les consultations non nécessaires et libère du temps médical. Par ailleurs, lorsqu’une téléexpertise conclut à une suspicion de mélanome, le délai médian d’accès à un rendez-vous est de 4 jours, ce qui montre la capacité du dispositif à trier et prioriser les patients qui doivent être vus rapidement.

Même observation en milieu hospitalier, où une étude menée au service de dermatologie du centre hospitalier de Vienne rapporte que le délai médian de prise en charge est passé de 122 jours après adressage par courrier à 20 jours après téléexpertise, soit un gain médian de 102 jours.

La téléexpertise n’a toutefois pas vocation à répondre aux seuls besoins de la dermatologie. Son intérêt concerne l’ensemble des spécialités, dans la mesure où toutes sont confrontées à des enjeux de tri, de priorisation ainsi qu’à des situations où une prise en charge spécialisée peut parfois être évitée grâce à un avis rapide. En ophtalmologie par exemple, spécialité particulièrement tendue en Belgique, un retour d’expérience du CHU de Rennes rapporte un délai médian de réponse de 6 heures, ce qui illustre la capacité de la téléexpertise à fournir un avis exploitable dans des temporalités compatibles avec la décision clinique. Par ailleurs, à l’issue des téléexpertises, un patient sur deux n’a pas nécessité de prise en charge à l’hôpital.

Au-delà des chiffres, le changement principal est clinique et organisationnel. La téléexpertise permet de dépasser la logique du « premier arrivé, premier servi », largement installée par les plateformes de prise de rendez-vous et dans laquelle l’accès à l’expertise dépend exclusivement du premier créneau disponible. Elle introduit au contraire une logique de priorisation : quel patient doit être vu rapidement, quel cas peut être géré avec un simple avis, et quel est le bon niveau de recours.

Une dynamique qui commence à se structurer en Belgique

La téléexpertise apporte une réponse concrète à la pénurie médicale parce qu’elle facilite l’accès à l’expertise, accélère le tri et la priorisation, et réserve les délais courts et le présentiel aux situations qui le nécessitent réellement. Elle n’augmente pas le nombre de médecins, mais elle permet de mieux mobiliser l’expertise disponible.

Dans un contexte belge où l’accès à l’avis spécialisé devient plus difficile, cette logique d’organisation est appelée à prendre une place croissante. La dynamique commence à se structurer plus nettement avec l’intégration d’une prestation de téléexpertise en dermatologie dans la nomenclature, accompagnée d’un cadre de rémunération dédié marquant ainsi une étape importante dans la reconnaissance de cette pratique. À ce stade, si cette avancée reste ciblée, elle constitue un signal fort et pourrait découler, à terme, sur un élargissement à l’ensemble des spécialités.

Elle s’inscrit par ailleurs dans des usages déjà engagés sur le terrain, notamment dans certains grands établissements comme le CHU Brugmann, le CHU Saint-Pierre ou encore l’Hôpital de la Citadelle. Il est donc probable que la téléexpertise prenne une place croissante dans l’organisation des soins en Belgique.